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HISTOIRE

Pars devant (1/6)

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Est-ce que vous aussi, parfois, quand vous vous endormez, vous entendez des voix ? Ou des bruits ? Ou peut-être que vous avez l’impression de tomber ? D’ailleurs, c’est ça, l’expression, “Tomber de sommeil”. J’ai toujours eu du mal à m’endormir.

Enfin, non, je n’ai pas toujours eu du mal à m’endormir. J’ai du mal à m’endormir depuis que nous avons déménagé. Mon père et ma mère avaient tout fait pour nous donner envie. Oui, on allait passer d’une maison à un appartement. Non, nous n’aurions plus de jardin. Mais nous allions avoir une belle vue depuis le 8ème étage, c’était bien orienté sud, et surtout, nous allions avoir chacun notre chambre ! Ils m’ont même fait l’honneur de choisir, comme c’est moi la plus grande. Sarah a du mal à dormir, elle. Elle dort toujours mal. Elle fait souvent des cauchemars. Alors, quand j’ai choisi la chambre, j’ai pris la petite. Comme ça, quand Sarah ferait des cauchemars, je pourrais venir dans sa chambre, glisser un matelas, dormir à côté de son lit pour être sûr que les cauchemars n’infiltrent pas ses murs plus longtemps.

J’ai très vite découvert que ma chambre n’était pas juste la petite chambre. C’était surtout la chambre qui donne sur la cage de l’ascenseur. Nous vivons dans un immeuble de 19 étages. L’ascenseur monte tout le temps. Descend tout le temps. Le moteur résonne, la poulie grince. J’ai tout essayé. Les boules quies, les casques antibruits, les couches d’oreillers sur mes oreilles… Rien à faire. Je me demande si ce n’est pas une question de vibrations. Quand je suis dans ma chambre, quand je suis dans mon lit, j’ai l’impression d’entendre cet ascenseur dans ma cage thoracique. C’est bizarre, non ? Alors, pendant longtemps, j’étais très heureuse des cauchemars de ma petite sœur.

Ils commencent toujours pareil.

Un cri déchirant dans la nuit, un hurlement. Très court. Très fort. Très vif. Moi, comme si je l’avais senti, mais surtout parce que je ne dors pas, j'accours à son chevet. Elle est redressée sur son lit, les yeux écarquillés. En sueur. Je lui dis “Ça va ?” elle me répond “J’étais en train de tomber”. Alors, solidaire, je tire le matelas de secours de dessous son lit, je la rassure et je me blottis dans un sac de couchage moins confortable que ma couette mais suffisamment doux pour que je passe, enfin, une bonne nuit.

Le lendemain matin, au petit déjeuner, ma mère et mon père nous demandent comment ça va, ma sœur demande s’ils l’ont entendue hurler, les parents répondent que non, et la journée peut commencer. Nous nous préparons, nous nous attendons tous pour prendre l’ascenseur à quatre.

- Allez, Carmen, plus vite, on t’attend, là ! - Ca va, j’arrive, partez devant si vous êtes pressés !

Nous ne prenons jamais l’ascenseur à quatre et c’est tout le temps de ma faute. Même au plus haut de ma concentration, j’oublie des affaires. C’est bête, c’est rien, c’est anecdotique. Parfois c’est un stylo, parfois c’est un cahier, parfois mes clefs ou ma carte de bus. Parfois mon téléphone ou mes livres. Je suis toujours en retard. Tout le monde sait que je suis physiquement incapable d’arriver à l’heure. Je crois que c’est parce que j’aime bien notre appartement. Le matin, il fait doux, il sent bon le pain grillé. Dans ma chambre, le matin se lève sur ma collection de posters. Et dans la chambre de ma sœur, la grande chambre, il y a son parfum “Fraise d’automne”, elle en met toujours trop avant de partir, ses livres étalés partout, son lit défait, un bout de mon matelas qui dépasse d’en dessous du sien.

J’aime bien la chambre de ma sœur. Elle est bordélique, mais elle a un sacré sens de la ponctualité.

- On t’attend en bas !

Mon père. J’ai reçu un message de ce même père, quatre minutes plus tard, alors que c’était à mon tour d’attendre l’ascenseur : “J’ai menti. Bonne journée ma puce, à ce soir !” j’ai répondu “OK” suivi de mille points d’exclamation.

J’aime bien prendre l’ascenseur toute seule. Il y a quelque chose de rassurant. De tranquille. Huit étages avec mes parents ou des voisins ? Non merci. Alors, je suis toujours en retard. Et quand je rentre, je passe toujours prendre le courrier. Ma soeur et moi rentrons avant mes parents.

- Pars devant, je passe prendre le courrier. - T’es sûre ? Je n’ai rien vu tout à l’heure. - Je vais vérifier. Pars devant !

Et ma sœur prend l’ascenseur, et je prends le suivant, et nous nous retrouvons à la maison. Puis les parents reviennent, nous faisons semblant de travailler, Sarah de faire ses devoirs et moi de reprendre mes cours, dîner, et retour au lit, puis je n’arrive pas à dormir, puis ma soeur a un cauchemar, je la rejoins dans sa chambre, et retour au point de départ.

Une nuit, ma sœur a arrêté de hurler. Je m’en suis rendue compte quelques jours plus tard. Ça m'a frappé parce que je n’arrêtais pas de bailler. Je n’étais pas bien, pas dans mon élément, j’étais plus irritable que d’habitude. C’est mon voisin de table qui me l’a fait remarquer.

- Tu dors bien en ce moment ? - Je ne dors jamais bien. - Pardon mais… c’est pire que d’habitude, là, non ?

C’était pire que d’habitude. C’est là que ça m’a frappé. Je me suis dit que c’était temporaire, que ça allait passer. Une nuit de plus, deux nuits de plus, trois nuits de plus… Toujours pas de cauchemars. Est-ce que ma sœur hurlait en silence ? Est-ce que je m’étais tellement habitué à ses cris que je ne les entendais plus ?

- Sarah, je peux te poser une question ? - Bien sûr ! - C’est moi ou tu ne fais plus de cauchemars depuis quelques jours ?

Elle s’est arrêtée net. Pensive. Un peu choquée. Elle ne s’attendait pas à ce que je lui demande ça.

- Mais oui. C’est vrai. Je dors bien. - Est-ce que tu as suivi un programme ? Enfin je veux dire, est-ce que c’est exprès ? Ça fait quoi, une semaine ? - Douze nuits. Ça fait exactement douze nuits que je n’ai fait aucun cauchemar. - Ah… - C’est une bonne chose, non ? - Oui, oui… c’est une très bonne chose.

Bien sûr que c’était une bonne chose, mais… j’aime bien sa chambre, moi… et la nuit… les bruits…

Je crois que je suis arrivée un peu blanche dans le hall de notre immeuble.

- Ça va ? Tu as l’air contrariée. - Non non, c’est rien… Pars devant, j’arrive.

Je n’ai même pas fait semblant d’aller chercher le courrier. J’ai attendu. Je voulais l’ascenseur pour moi toute seule. En me couchant le soir, j’ai doublé mes boules quies. Je ne voulais plus entendre l’ascenseur. Et je pense que même si ma sœur criait, je n’aurais pas voulu l’entendre non plus. Quand le sommeil arrivait, quand je commençais à me sentir tomber, le moteur de l’ascenseur se mettait à résonner dans ma cage thoracique. Et même, maintenant, à cogner. A s’entrechoquer.

Au petit déjeuner, mon père a demandé à ma soeur :

- As-tu bien dormi ? - J’ai très bien dormi. - C’est bien ! C’est import- - Ben pas moi en fait.

Trois paires d’yeux sur moi. Je me rattrape.

- Pardon, je crois que c’est l’ascenseur qui résonne, c’est tout. - Tu mets ton casque antibruit ? enquête mon père. - Oui ! - Et tes boules quiès ? - Oui !! - Tu sais, moi à ton âge j’habitais à côté d’une gare, pendant longtemps, j’avais du mal avec les trains mais à la fin, je ne les entendais même plus. - Tu veux qu’on échange ? - On pourrait un jour ! Si ça fait plaisir à ta mère !

Ses yeux n’étaient pas d’accord. Et moi, je suis partie très énervée. J’ai ruminé. Toute la journée. Des semaines et des semaines que je ne dors pas, je tiens à peine en cours. Je tiens à peine à la cantine, ou dehors pendant les pauses, ou dans le tramway. C’était comme si j’arrivais de moins en moins à penser.

Non. C’était injuste. C’est injuste pour Sarah. Elle n’a rien demandé. Elle ne fait plus de cauchemars ! Elle dort bien ! C’est une excellente nouvelle, non ? Allez, c’est moi la grande sœur. Je n’ai pas le droit de lui en vouloir. Je suis allée la chercher à son lycée. Je ne peux pas lui faire ça. Pas moi. Je dois être un exemple.

Nous avons marché ensemble. Elle m’a demandé :

- Tu m’en veux ? - Pourquoi ? - De ne plus faire de cauchemars. - Non ! Tu plaisantes ? - Parce que, tu sais… je n’avais pas réalisé à quel point les bruits t’empêchaient de dormir. Tu peux toujours venir dormir dans ma chambre, si tu veux. Le matelas est toujours là. Si je te vois au pied de mon lit à mon réveil, je saurai que ça ne vient pas des cauchemars ! - Qu’est-ce qui te dit que tu ne feras plus jamais de cauchemar ?

C’était comme une blague. Sarah a souri. C’était un sourire triste.

- Je ne sais pas. Il y a quelque chose… C’est très apaisant. C’est doux.

La mélancolie a soudain disparu de son sourire. C’était un si grand sourire, désormais entièrement constitué de joies !

- Et quand j’en referai, je sais que tu seras là !

Je crois que j’ai souri moi aussi. Elle répond à mon sourire :

- Tu prends l’ascenseur ? - Non, ça va, pars devant !

Je suis allé chercher le courrier. Pour de vrai, cette fois-ci. Des lettres, des prospectus, j’ai tout feuilleté, appelé l’ascenseur à mon tour. Il a mis un peu de temps à revenir. Je suis remontée. Le bruit de la poulie. Le grincement du moteur. Je suis sortie de l'ascenseur. Devant la porte de l’appartement, un silence. J'ai voulu pousser la porte. Elle était fermée.

- Sarah ?

J’ai rentré mes clés, je suis rentrée. L’appartement était vide. C’est pas vrai, elle est redescendue ?

J’ai attendu un peu. Pas longtemps. “Sa-rah… !” J'ai ouvert la porte de sa chambre. La grande chambre.

J’ai failli tomber.

Il y avait un bureau. Un ordinateur. Des classeurs. Pas de lit. Pas de matelas de secours. Pas de parfum "Fraise d'automne", mais une odeur de neuf, d'encre et de papier. J'ai regardé par la fenêtre, le beau soleil couchant sur la ville. J’ai pris mon téléphone, j'ai cherché dans mes contacts. J'ai tapé S. A. R. A. H. Le nom n'y était plus. Non, non, c’est pas possible... Je suis restée là, au milieu du bureau. Je crois que ça a duré des heures et puis…

Mes parents sont rentrés.

- Où est Sarah ?

Ma mère a posé son sac. Mon père a défait son nœud de cravate. Ils se sont regardés.

- Sarah ? - Sarah !

Ma mère a froncé les sourcils.

- C’est une amie de la fac ? - Mais… non… Sarah, elle dort dans la grande chambre. Elle faisait des cauchemars ! Je dormais avec elle ! - Tu as toujours eu la petite chambre. Et tu as toujours eu du mal à dormir à cause de l'ascenseur.

Mon père a allumé la télé.

- Ça va aller. Tu es juste fatiguée. C'est l'ascenseur. Il faut que tu t’y fasses. Il ne faut plus que tu dormes dans le bureau, je t’ai déjà dit.

Je suis allée dans ma chambre. L'ascenseur. J'ai mis trois paires de boules quies. J'ai enfilé mon casque antibruit. J'ai mis trois oreillers sur ma tête.

Et, juste au moment où je commençais à tomber de sommeil, ces trois coups. Trois coups de métal contre métal, juste derrière ma tête, dans la cage. Le bruit d'un coup de poing.

Je n'ai pas bougé. J'ai attendu. Un autre coup. Non. Le silence.

J'ai enlevé les boules quies. J'ai enlevé le casque. J'ai écouté. Rien.

J'ai mis la tête sous la couette.

Alors j'ai entendu la poulie grincer. L'ascenseur montait. Il s'est arrêté à mon étage. Les portes se sont ouvertes. Un soupir. Puis les portes se sont refermées. Il est reparti. Il est redescendu. Il a fait ça toute la nuit. J'ai entendu l'ascenseur dans ma cage thoracique. Mais ce n'était pas le moteur. C'était mon cœur.

Au matin, j'étais livide.

- Tu as bien dormi ?

J'ai regardé ma mère. J'ai regardé mon père. J'ai menti.

- J'ai très bien dormi.

Ils n’ont rien dit. Ils ne croyaient pas à un seul de mes mots.

- Papa, Maman, est-ce que vous m'avez entendue hurler cette nuit ?

Ils se sont regardés.

- Non, ma puce. Nous n'avons rien entendu.